Solange te parle de transition

Je ne pense pas que je pourrai jamais me définir pour de bon. C’est un gros engagement qui risque de m’éclater à la figure. Les mots vous enferment et échouent à contenir tout ce que vous êtes. Je dirais plutôt (ce que je dis déjà) : « J’essaye de devenir végane. »

Ça peut durer des années comme ça, voire toute la vie, et c’est un rythme qui colle avec ma trajectoire en dents de scie.« J’essaye de devenir » est une formule candide qui porte l’aveu de mes failles, c’est une formule assez bien reçue, qui soutire presque des encouragements de la part des omnivores : « Ah oui ? c’est bien… T’es courageuse. »

« J’essaye de devenir », c’est une petite réponse douce aux grandes questions inquisitrices.

Pour moi, ça veut dire : j’ai compris et je fais un pas dans la bonne direction. (Mais ça, je ne le dis pas parce que c’est déjà trop présomptueux.) Quand, comme une bonne majorité des femmes de ma génération (j’ai trente ans), on a traversé depuis le début de la puberté de longues phases de remise en question liées à son poids, ses formes et son alimentation, ce n’est pas simple de décider une nouvelle fois de se priver de toute une catégorie de nourriture. Ça ressemble à une restriction de plus.

Avec de la chance et peut-être un ou plusieurs psys, on a pu démêler ce rapport conflictuel à l’acte de manger. On a réalisé que la vie était assez longue et vache (!) comme ça, et que par conséquent, il valait mieux faire la paix avec les bonnes choses, toutes les sortes de choses, sans exception. En relativisant au passage l’impact de chaque bouchée sur la prestance de notre fessier.

Parce que devenir végane, c’est une bonne chose. Mais on ne célèbre pas assez l’importance de le rester (entendre: maintenir les acquis).

Je suis passée par là. J’ai baigné dans le climat orthorexique qu’internet continue de faire planer. « Manger trop clean est dangereux pour la santé », devrait-on lire au bas de 90 % des blogs. Puis, je me suis pris les rafales maladroites de militants persuadés qu’en m’insultant ils faisaient du bien à leur cause. (Car j’ai eu le malheur d’échapper dans un tweet que je mangeais des gnocchis bolognaise il y a trois ans…)

La radicalité de ces stratégies de culpabilisation m’effraie et ne donne pas très envie de rejoindre une telle communauté. Mes calculs me poussent plutôt à envisager le problème autrement :

Je préfère 100 personnes sensibilisées en douceur qui feront une place de plus en plus grande à l’alimentation végétale tout en respirant l’intelligence (ça, ça donne envie), plutôt que 10 personnes radicalement converties, pleines de certitudes et justicières de l’assiette exemplaire (ça, ça exaspère).

Parce que devenir végane, c’est une bonne chose. Mais on ne célèbre pas assez l’importance de le rester (entendre : maintenir les acquis). Je vois pleuvoir les psychodrames sur YouTube. Une telle s’autoproclame végane en janvier : une pluie de félicitations s’abat en commentaire. La même publie une vidéo en avril, sa mine déconfite sur la miniature ajoute au tragique du titre « Pourquoi je ne suis plus végane » : les clans s’insultent en commentaire.

Le pire dans tout ça, c’est que je pense que cette mauvaise publicité a quand même pesé dans ma décision de repenser mon alimentation. Je n’aime pas l’avouer, mais il se peut bien que j’aie été influencée par l’air du temps (et statistiquement, je ne suis pas la seule !). En revanche, je ne pense pas que mes décisions s’inscrivent dans un simple effet de mode.

Tout a été très graduel. Je n’ai jamais mangé de viande tous les jours. J’avais déjà sérieusement commencé à remplacer les laitages. Il fallait surtout trouver comment s’organiser concrètement. Et pour cela, j’ai déniché un service parisien très mignon qui proposait de livrer à domicile un panier avec de quoi cuisiner quatre soupers végétaliens par semaine. Ça a été la rampe de lancement idéale. En moins d’un mois, il n’y avait plus d’aliments d’origine animale à la maison et j’avais acquis de nouveaux réflexes.

J’en suis là. At-home vegan, comme ils disent. Végane à demeure.

Quand je sors, c’est une autre histoire… Pour l’instant, je ne me prive de rien, mais je me rends compte que les plats de viande ne m’intéressent plus trop. Le poisson n’est plus aussi plaisant. Le fromage reste un ennemi vicieux, et je ne lui résiste pas toujours. Je souffre avant tout du manque d’offres véganes dans le paysage français. Je rêve de Portland, de San Francisco et même de Montréal, où je m’émerveille de la fraicheur et de la passion pour les produits chaque fois que j’y retourne !

En attendant que la discrète brigade des véganes éclairés fasse paisiblement grimper les statistiques, je continuerai à tracer des petits V au feutre vert à côté de la date du jour où aucun n’animal n’aura été tourmenté pour me nourrir. À l’heure où j’écris ces mots, cela fait 22 jours sur 31, en octobre 2016.