En octobre 2015, nous avons diffusé des images provenant d’un abattoir situé à Alès, dans le sud de la France. Les vidéos de résistance et d’agonie des chevaux, moutons, vaches, veaux et cochons ont choqué : des journalistes aux politiques, des professionnels aux consommateurs. L’abattoir est habituellement un lieu entièrement clos, qui préserve les intérêts des producteurs en masquant soigneusement la réalité. Les faits leur donnent raison : dès que des images sont rendues publiques, le débat sur la légitimité de tuer les animaux pour les manger émerge avec davantage de force.

Les images de l’abattoir d’Alès n’ont pas été choquantes parce qu’elles dévoilaient des infractions à la réglementation. Elles l’ont été parce qu’elles montraient une réalité qui est habituellement tenue à l’écart des consommateurs. Elles ont montré cette étape cachée : lorsqu’on passe d’un animal vivant à un morceau de viande sous cellophane.

Bien sûr, cette vérité, tout le monde la connaît, tout le monde sait que les animaux sont tués dans les abattoirs. Mais si c’est une chose de le savoir, c’en est une autre de le voir : voir couler le sang, voir la terreur des animaux, leurs yeux affolés, voir la vie qui s’échappe, réaliser la violence de leur mise à mort.

Les messages rassurants envoyés par les pouvoirs publics n’ont pas pu effacer le malaise profond qui s’est installé. Impossible de se rattraper aux branches en prétextant qu’on est face aux dérives de l’industrie : on a ici un abattoir qui fait du bio et du label.

Même parmi les personnes les plus choquées, beaucoup vont malheureusement continuer de manger des animaux. La pression de la « norme carniste » est constante et insistante. De plus, en France, les solutions de rechange demandent quelques efforts par rapport à une routine carnée bien installée et savamment entretenue. Mais nombreux sont celles et ceux qui ont ouvert les yeux et ont le désir d’être désormais cohérents : les animaux ne seront plus tués pour eux.

Les images de l’abattoir d’Alès n’ont pas été choquantes parce qu’elles dévoilaient des infractions à la réglementation. Elles l’ont été parce qu’elles montraient une réalité qui est habituellement tenue à l’écart des consommateurs.

Ce qui m’a le plus surprise — et touchée —, ce sont les témoignages de celles et ceux qui parlent tout haut de justice, d’égalité ou d’antispécisme et qui refusent publiquement de consommer les produits issus des animaux. Habituellement considérées dans leur famille, à leur travail ou par leurs amis comme marginales ou extrémistes, ces personnes se débrouillent seules dans leur quotidien pour résister à la pression sociale, aux railleries ou à l’incompréhension. Après Alès, certaines nous ont confié que le regard des autres a changé : leur engagement est pris au sérieux, leurs paroles prennent du sens, leurs pratiques apparaissent comme logiques et cohérentes.

Ce n’est évidemment pas le grand soir, mais c’est un pas en avant ! Les débats, hier fermés ou évités, reviennent aujourd’hui sur le tapis avec des questions honnêtes et sincères. Temporaire ou de longue haleine, cette bouffée d’oxygène a permis à nombre d’entre nous de prendre la mesure de la réalité : si tout le monde mange de la viande, personne ne souhaite la mort violente des animaux.

Et si chacun sait maintenant que c’est une étape incontournable pour avoir de la viande, si chacun réalise que les produits animaux sont payés très cher par les animaux eux-mêmes, on mesure également l’emprise des habitudes, de la pression sociale, du conformisme.

J’ai envie de voir davantage dans ces réactions. Pour moi, elles témoignent également d’une brèche dans l’esprit de beaucoup : on peut — on doit — remettre en question la légitimité d’asservir et de tuer des animaux pour les manger.

C’est énorme. Commencer à se poser la question, c’est commencer à y répondre. Dans de nombreuses émissions, à la suite de la diffusion de ces images, l’abolition de l’exploitation des animaux a été évoquée, débattue. Au vu des réactions de nos entourages, on peut se dire que ces débats n’ont pas été accueillis par un simple haussement de sourcil. Plutôt par un froncement interrogateur. Les certitudes vacillent. Le doute s’installe.

Nous faisons partie d’un mouvement qui prend de l’ampleur, qui gagne en force. Les images issues des abattoirs provoquent à la fois prise de conscience, débat public et renforcement de notre détermination : elles sont sans conteste un levier très puissant pour nous mener à l’abolition.