Alors que les revendications du mouvement pour les animaux ne peuvent plus être ignorées, il est temps de faire acte d’imagination politique et de penser l’après-spécisme.

Les idées antispécistes que nous défendons percent de plus en plus dans le débat public. Il ne se passe pas une semaine sans qu’un article, un reportage, une émission ou un livre n’aborde la question animale. Les arguments en faveur d’une remise en question de nos pratiques et de nos mentalités à l’égard des autres animaux sont de plus en plus audibles dans notre société. La rigueur du raisonnement éthique, les preuves scientifiques de la sentience des animaux, l’injustice et la cruauté de leur sort dévoilées au grand jour favorisent cette évolution. Y contribue également la diffusion de l’information sur les conséquences néfastes des modes de consommation actuels sur l’environnement, la santé, les conditions de travail ou l’équitable distribution des ressources, en particulier dans les pays pauvres. Le tout ébranle, malheureusement encore trop légèrement, le spécisme ancré dans notre société.
Au sein du mouvement pour les animaux, de nombreuses approches alimentent la réflexion et l’action. S’il y a des débats sur la stratégie à adopter pour arriver le plus rapidement possible à un monde végane, chaque membre du mouvement oeuvre sincèrement pour la fin du spécisme avec courage et détermination.

Il reste beaucoup à faire et de nombreuses pistes restent à explorer, notamment dans le domaine du « Comment y parvient-on ? À quoi ressemblerait un monde non spéciste ? ». Orienter nos réflexions vers ces sujets me parait aujourd’hui fondamental.

Se projeter dans l’avenir

En effet, qui arrive à se projeter, à se représenter concrètement, précisément, ce que serait une société débarrassée du spécisme ? Quelles seraient nos relations avec les autres animaux ? Comment prendre en compte leurs besoins, leurs désirs ? Comment les comprendre ? Saurions-nous trouver de part et d’autre le chemin d’une réelle communication ? Oserions-nous tout entendre ? Comment cela modifierait-il l’architecture de nos villes et les paysages de nos campagnes ? Que deviendraient notre agriculture, notre économie ? Quels seraient les nouveaux métiers, comment évolueraient ceux qui existent aujourd’hui ? Quelles mutations surviendraient dans notre culture, dans nos habitudes, dans nos traditions ? Comment repenser nos institutions ? Comment construire un vivre-ensemble équitable ?

Osons rêver, laissons libre cours à notre imagination, façonnons des plans, des trajectoires.

Nous n’en sommes qu’aux premiers pas sur ces thèmes. Zoopolis, le livre de Sue Donaldson et Will Kymlicka (Alma Éditeur, 2016), offre des pistes de réflexion vraiment intéressantes et pertinentes sur une organisation politique étendue aux autres animaux dans une société future. La sortie de cet ouvrage en français devrait permettre aux francophones de s’autoriser à dessiner des contours peutêtre plus précis au projet sur lequel nous travaillons sans relâche. Eva Meijer (Communication politique avec les animaux, 2013) prolonge ces réflexions en se posant la question de la communication humanimale de façon plus aiguë. Aymeric Caron, dans Antispéciste (éditions Don Quichotte, 2016), propose une réforme des institutions permettant une meilleure prise en compte des intérêts des animaux. Les idées ne demandent qu’à fuser : aucun obstacle (théorique ou pratique) n’est infranchissable.

Ce type de prospection, de projection devrait être vivement encouragé, se multiplier, s’intensifier. Qu’on puisse mieux concevoir soi-même et qu’on soit plus à l’aise pour essayer de faire imaginer aux autres à quoi pourrait ressembler une société partagée avec les autres animaux. Il me semble aussi qu’il manque encore une exploration fine des chemins possibles pour parvenir à cette société que nous sommes de plus en plus nombreux à appeler avec force.

Aujourd’hui, certains de nos contradicteurs – je vous épargne les réactionnaires arc-boutés sur les traditions – s’interrogent sur la place que nous accorderons aux autres animaux, se posent des questions de modèle économique, de reconversion des êtres humains dont le revenu dépend de l’asservissement des animaux non humains.

D’autres taquinent sur la gastronomie, mais je crois qu’ici, concrètement, la question ne se pose plus, tant les initiatives concernant cet aspect de la transition sont nombreuses et variées. Leur progression est d’ailleurs impressionnante.

Il nous faut maintenant offrir des scénarios de sortie de l’ère des abattoirs, oser se poser des questions qui dérangent. Il restera sans doute des zones un peu floues : c’est en avançant dans la réflexion, l’action et la réalisation de ce projet politique que les choses se dessineront plus précisément. Mais d’ores et déjà, nous pouvons et nous devons offrir des perspectives inédites, voire vertigineuses. Osons rêver, laissons libre cours à notre imagination, façonnons des plans, des trajectoires.

Un autre monde à construire ensemble

Un défi supplémentaire s’ajoute à tous les autres : nous devons parvenir à un nouveau modèle de société avec l’ensemble des personnes qui la composent. Nous oeuvrons à la construction d’un monde pacifique. Pour qu’il soit solide et durable, il faut le construire avec toutes les parties prenantes : nous parviendrons bien plus rapidement à la fin du spécisme si nous arrivons à embarquer avec nous aussi des personnes qui vivent aujourd’hui de l’exploitation des animaux.

Personnellement, avant de remettre en question le spécisme, j’aurais ri au nez des activistes si j’en avais rencontré. Mon empathie n’était tournée que vers les humains et quelques autres animaux dont j’étais proche. Je suis convaincue que nous sommes quasiment tous du côté des animaux. Les braises de la compassion sont en chacun de nous. Reste à les réveiller, à les alimenter et les transformer en flammes vigoureuses et pérennes.

Lors d’une conférence, j’ai entendu Florence Burgat dire que ce qui nous manque le plus pour la réalisation d’un monde en paix avec les animaux, c’est l’imagination. Je la rejoins totalement : lançons-nous.