Je suis devenue végane à la fin des années 80.

À l’époque, les obstacles à surmonter étaient majoritairement d’ordre pratique. En fait, je parvenais alors à être végane seulement en partie : j’étais végane à la maison, mais végétarienne lors de mes déplacements (et parfois aussi lorsque je mangeais à l’extérieur). Et si j’ai publié un recueil de recettes véganes en 2003, c’était pour aider à combler un vide : les livres de cuisine véganes étaient encore rarissimes.

Puis, le monde a changé. On peut maintenant accéder à des tonnes d’idées et de recettes sur Internet et de nouveaux produits merveilleux ont fait leur apparition sur le marché. Être végane est devenu beaucoup plus simple pour moi – du moins pour un temps. Récemment, j’ai toutefois développé une intolérance au gluten et certains problèmes avec le sucre et la levure. Je dois procéder par essais et erreurs et je ne suis pas encore certaine de ce que je peux manger ou non. Il va sans dire que m’alimenter en voyage ou à l’extérieur de chez moi est redevenu un casse-tête. Et la préparation des repas me demande à nouveau beaucoup plus de temps.

Cette situation est frustrante. J’ai passé des années à dire que ce n’est pas parce que je suis végane que je suis difficile, que je ne me prive de rien et que je ne suis pas obsédée par la santé. Mon véganisme repose sur une idée de justice. Je ne mange pas d’animaux pour les mêmes raisons que je ne mange pas mes congénères, mes concitoyens ou mes voisins terriens. Parce que c’est mal ! Ça me rend folle quand on étiquette le véganisme comme une « diète particulière », un « choix de vie » ou une sorte d’ascétisme ou de rigorisme moral (comme l’abstinence d’alcool ou sexuelle).

Or, ma capacité à transmettre ce message de justice sera dorénavant un peu plus confuse à cause de mes nouvelles restrictions alimentaires. Peu importe ce que je pourrai dire, je serai perçue comme une personne de plus avec des «troubles alimentaires», quelqu’un qu’on aurait envoyé sur Terre afin de tester la patience de ses proches, de ses hôtes et des serveurs et serveuses de restaurants. Mais le pire, c’est que des non-véganes vont mettre mes problèmes de santé et mes réactions à certains aliments sur le dos de mon véganisme.

La simple augmentation du nombre de véganes ne suffit pas à stimuler des changements structurels.

Tout ça m’a fait réfléchir. Car tout le monde n’a pas à surmonter les mêmes obstacles. Être végane peut nous sembler relativement facile (après une période de transition initiale), lorsqu’on n’a pas de problèmes de santé, si on est à l’aise financièrement, lorsqu’on vit dans une grande ville, en solo ou avec d’autres véganes, ou lorsque votre famille ou vos cercles sociaux et culturels sont tolérants à l’égard du véganisme. Mais imaginez que vous êtes atteint d’une maladie coeliaque (ou de la maladie de Crohn, ou de diabète) – et que vous êtes à la tête d’une famille monoparentale dont l’adolescent adore la viande ; vous vivez dans une petite ville avec des revenus limités ; les gens de votre entourage lèvent les yeux au ciel quand ils entendent parler de véganisme ; votre communauté culturelle perçoit le véganisme comme un complot élitiste et néocolonialiste de Blancs. Ça ne semble soudainement plus aussi facile, n’est-ce pas ? Et ça peut aussi devenir agaçant, dans ces circonstances, de toujours entendre les autres véganes proclamer à tout vent à quel point il est «facile» d’être végane.

Voilà pourquoi le véganisme qui prend pour cible des comportements individuels risque d’être perçu comme injuste (puisqu’il impose des fardeaux très inégaux à des individus différents) ; moralisateur (lorsque des personnes pour qui cette diète est relativement facile à adopter traitent avec suffisance des gens pour qui c’est un défi majeur) ; ou naïf (quand il sous-estime les défis que pose la transition).

Plusieurs activistes craignent que reconnaître ce déséquilibre entre les individus compromette ou dilue le message végane. Mais cela pourrait le rendre plus fort : en dirigeant nos efforts vers des changements institutionnels, plutôt que sur les choix alimentaires personnels. La simple augmentation du nombre de véganes ne suffit pas à stimuler des changements structurels. Ces derniers requièrent une mobilisation juridique et politique, et un investissement entrepreneurial. Nous devons en faire davantage de ce côté, et nous devrions également réfléchir aux moyens de faciliter la vie des personnes qui ont le plus d’obstacles à surmonter. Par exemple, si les bivalves et certains insectes s’avèrent ne pas être sentients, nous pourrions considérer ce marché comme une source de nourriture durable afin de simplifier la vie des gens aux prises avec des allergies au gluten, au soya ou aux noix. Nous pourrions ouvrir des commerces véganes non seulement là où la demande existe déjà, mais aussi dans les quartiers défavorisés et les déserts alimentaires. Nous pourrions réclamer un véganisme institutionnel non seulement dans les universités, mais aussi dans les hôpitaux, les maisons de retraite et les garderies.

Adopter un mode de vie végane sera nettement plus simple le jour où, plutôt que d’être socialement handicapant, ce sera la norme désirable, partagée, éthique, santé et raisonnable – le jour où des options végétales variées et abondantes seront accessibles à tout le monde, peu importe notre état de santé, nos revenus ou notre identité culturelle.

D’ici là, nous devrions nous garder de scruter les actions des gens et leurs choix alimentaires individuels. Jouer à la police alimentaire fournit des munitions à ceux qui souhaitent marginaliser le véganisme en en faisant une affaire de vertu personnelle. Et cela met la barre encore plus haut pour les moins nantis d’entre nous, ceux qui souhaitent faire partie du mouvement sans toutefois être en mesure de passer seuls le « cap » du véganisme dans le monde non végane actuel. Mes propres restrictions alimentaires ne me placent pas dans cette catégorie (du moins pas encore), mais c’est surtout parce que j’ai la chance de bénéficier de la flexibilité au travail, de la sécurité financière et des autres ressources nécessaires pour compenser. Tout le monde n’a pas ce luxe.