C’est toujours un peu con de parler de générations. C’est pas très sociologique. Pas super original, non plus. Il n’empêche: il se passe bien quelque chose avec le véganisme. Il y a une prise de conscience individuelle et collective, des bijoux dans le nez, des t-shirts rigolos, des solidarités et des luttes. Il se passe quelque chose lorsque des ados font avaler leur militantisme à leurs parents; et lorsque les parents, dans le fond, sont plutôt fiers de leurs ados. Il se passe comme un mouvement social.

Quelques chiffres pour commencer. En France, on parle de 3 % de végétariens et de végétaliens; on en compterait 8 % au Canada. Pas beaucoup de données pour les véganes, sauf en Angleterre, où ils seraient plus d’un demi-million – soit près de 1 % de la population. Mais au-delà de ces chiffres, c’est surtout le rythme de la croissance qui frappe. En Angleterre, par exemple, il y aurait trois fois et demie plus de véganes qu’il y a dix ans. Il faut aussi regarder du côté de celles et ceux qui considèrent sérieusement de changer leurs habitudes: 10 % des Françaises et des Français envisagent d’abandonner la viande, et 25 % des Canadiennes et des Canadiens entendent réduire leur consommation.

Si le véganisme, enfin, parle davantage aux milléniaux, c’est peut-être tout simplement parce que les jeunes sont habituellement plus progressistes que leurs ainé.e.s.

Évidemment, c’est à la fois beaucoup et bien peu. On se consolera en rappelant que toutes les données disponibles indiquent que les jeunes sont à l’avant-garde du mouvement. Au Canada, par exemple, ce sont 12 % des 18-34 ans qui se déclarent végétarien.ne.s. Et dans mes cours à l’université, après une séance d’éthique animale, c’est beaucoup plus que ça ! On est alors en droit de se demander si la génération végane n’est autre que celle des milléniaux, la génération Y. Car c’est ainsi qu’on appelle la cohorte des personnes nées entre 1982 et 2000. Mais qu’est-ce qui distingue les moins de 35 ans des générations précédentes, les X et les baby-boomers ?

Digital native et écolo

On notera d’abord que pour eux, les nouvelles technologies de l’information ont toujours fait partie du quotidien – beaucoup sont digital natives. Or, nul doute que les vidéos virales et autres blogues sont un accélérateur incroyable pour diffuser l’éthique antispéciste. La génération végane, c’est celle qui a partagé le YouTube de Luiz Antonio, le garçon brésilien qui voit sa pieuvre comme un animal mort. Elle a aussi épinglé des émojis de colère sous des images d’abattoirs certifiés bio. Dans le fond, cette génération est la preuve que l’accès à l’information – aux arguments et aux images – ne peut que jouer en faveur du véganisme.

Il faut aussi dire que le web permet d’échapper un peu à la propagande carniste. Quand j’y pense, je suis plus ou moins devenu végane lorsque j’ai cessé de regarder la télé (j’avais aussi une thèse à écrire…). Ça m’a certainement aidé. Car le défilé des pubs spécistes et des émissions de cuisine proviandes se sédimente quelque part dans un coin du cerveau. Bon an mal an, avec les algorithmes de Facebook à la rescousse, la génération végane peut se soustraire à la normalisation de la violence faite aux animaux. C’est aussi un risque d’entre-soi, car on finit parfois par oublier que tout le monde n’associe pas 214 à L, ou 269 à life.

Un autre trait des milléniaux, c’est qu’ils ont grandi dans la crise écologique. Ils ne peuvent pas ne pas se soucier de l’environnement. Contrairement à leurs ainé.e.s, et les progrès de la médecine aidant, ils ont de bonnes raisons d’espérer vivre jusqu’au bout du siècle. C’est aussi pourquoi ils ont de bonnes raisons de redouter la crise climatique. Or, pour celles et ceux qui connaissent l’impact des produits animaux sur l’environnement, le choix du véganisme n’est rien de plus qu’un choix rationnel. C’est le choix du bon sens et de la prudence. Que fait la génération végane ? Elle décide simplement de donner l’exemple.

Si le véganisme, enfin, parle davantage aux milléniaux, c’est peut-être tout simplement parce que les jeunes sont habituellement plus progressistes que leurs ainé.e.s. Il est d’ailleurs bien plus facile de casser une habitude à 20 ans qu’à 40. On peut aussi faire l’hypothèse qu’un certain seuil de notoriété a été atteint – et je ne parle pas seulement du mot dans le dictionnaire. Contrairement aux générations précédentes, beaucoup de milléniaux connaissent un ou une végane. C’est le frère d’un ami, l’ex-copine d’une copine. Le véganisme est là: il est présent dans le paysage éthique et politique. Il incarne une possibilité de vie concrète. Les véganes sont là: et peu importe leur âge, ils témoignent d’un mouvement contreculturel et antispéciste. Nous sommes là.