En 1996, un activiste a balancé un cadavre de raton laveur dans l’assiette d’Anna Wintour, la rédac chef de Vogue. C’était cinq ans après la célèbre pub de PETA où on voyait des mannequins défiler vêtues de fourrure devant un public satisfait. On se rappelle tous de la suite: une femme reçoit une goutte de sang au visage, puis c’est toute la foule qui est éclaboussée pendant qu’une mannequin retourne dans les coulisses, laissant derrière une trainée rouge et gluante qui s’écoule de son manteau.

Près d’un quart de siècle plus tard, on aurait pu penser que la fourrure rejoindrait les boucles d’oreilles en ivoire dans le tiroir des accessoires mode-beauté qu’on a honte d’avoir un jour portés. Pourtant, c’est 73% des défilés de New York, Paris, Milan et Londres qui ont proposé de la fourrure cette année. Plutôt que de tomber en désuétude, la fourrure s’est trouvé une nouvelle vie : autour des cols des Canada Goose, enveloppant Miley Cyrus dans un show de fin d’année, en garniture de sacs à main ou sur la tête de Pippa Middleton. À tel point que les ventes de fourrure ont triplé depuis les années 2000. Les organisations de défense des droits des animaux multiplient les campagnes, mais le message est ignoré par Lady Gaga, Madonna, Kanye West et leurs fans. La fourrure se porte sans culpabilité, et même avec fierté.

Il faut dire que l’industrie ne tarit pas d’efforts pour rendre la fourrure acceptable et acceptée. Positionnement écolo, promesse que les animaux sont bien traités, concours auprès des jeunes designers. À grand renfort d’investissements publicitaires, on a fait en sorte que porter de la fourrure rime avec un mode de vie sain et consciencieux.

Une affaire de trou de cul… et de politique

Karl Lagerfeld, qui ne se déplace jamais sans sa chatte Choupette (elle dort dans sa propre chambre et a deux domestiques à temps plein), se défend bien d’être insensible aux animaux. Ce qui ne l’empêche pas de présenter un défilé 100% fourrure pour Fendi : « Je suis très compatissant. Je déteste l’idée de tuer des animaux d’une manière horrible, mais je pense que ça s’est amélioré », a-t-il expliqué au New York Times. « Je pense que les boucheries sont encore pires. […] Alors, je préfère ne pas le savoir. » Dossier clos.

La lecture de l’entrevue de Lagarfeld m’a rappelé la recension de Assholes : A Theory du philosophe Aaron James parue dans Nouveau Projet en 2013. On peut y lire qu’un trou de cul est quelqu’un qui s’octroie des avantages que les autres n’ont pas, qui pense que cela correspond à son dû et qu’il est tout à fait dans son droit et ce sentiment l’immunise contre les critiques de ses victimes. Le trou de cul se sent dans son droit, au-dessus de tout. En un certain sens, Karl Lagarfeld, Kanye West et leurs semblables sont bien des trous de cul : ils font passer leur insatiable besoin de prestige par-dessus toute considération morale.

Après Tommy Hilfiger, Calvin Klein, Stella McCartney et plusieurs autres, c’est Hugo Boss qui vient de rejoindre la liste des designers engagés dans la création sans cruauté. N’empêche qu’il restera toujours des trous de cul qui choisiront de fermer les yeux sur l’origine de leurs morceaux de fourrure. Pour mettre fin aux trainées de sang sur les passerelles de défilés (et dans les rues hivernales du Plateau Mont-Royal), il faut informer, éduquer et militer. Mais il faut aussi passer par le levier politique.

Il n’est pas utopique d’envisager pour le Canada l’interdiction des fermes de fourrure qui fournissent 85% des peaux. C’est déjà le cas en Écosse, au Royaume-Uni, en Belgique, dans quelques états d’Autriche et on l’attend en Hollande. Le Canada ne compte que 233 fermes de visons et une cinquantaine de fermes de renards : ce ne sont pas des milliers d’emplois qui sont en jeu. La bonne nouvelle, c’est que nos concitoyens sont prêts à mettre fin à cette pratique barbare : un récent sondage mené pour HSI-Canada montrait que 68% d’entre eux sont d’accord avec l’idée d’interdire les fermes de fourrure. Il ne reste plus qu’à trouver un peu de courage politique.