Les animaux aquatiques constituent de loin les victimes les plus nombreuses de l’exploitation animale. Alors que le volume des pêches est resté à peu près stable ces 25 dernières années (autour de 92 millions de tonnes par an), la production aquacole connait un accroissement considérable et passera selon la FAO le cap des 100 millions de tonnes d’ici 2025. Que savons-nous de cette industrie?

Les poissons élevés en plus grand nombre sont de loin les nombreuses espèces de carpes, avec plus de 25 millions de tonnes; on en consomme peu en Occident. Viennent ensuite les tilapias et les saumons.

C’est en Norvège que débute l’élevage des saumons atlantiques, en 1970. Ce pays produit encore aujourd’hui plus de la moitié de l’offre mondiale.

Les fjords, d’anciens canyons glaciaires recouverts par la mer, sont particulièrement adaptés à l’élevage des saumons : leur température convient à ces poissons d’eaux froides. Ils sont très profonds, plus de 1 000 m, ce qui affranchit du problème des déjections. Ils sont parcourus de courants qui assurent une bonne oxygénation des cages et l’eau y est aussi calme que celle d’un lac, autorisant des constructions au niveau de l’eau. On en trouve dans les régions subarctiques et subantarctiques, comme le Chili.

Les saumons

L’élevage des saumons, qui produit chaque année de 300 à 500 millions d’individus, se déroule en trois étapes. Tout d’abord, les gamètes mâles et femelles sont récoltés et mélangés par les humains: les alevins naissent au bout de 7 à 8 semaines (selon la température de l’eau) et pèsent 0,2 g.

À travers les tuyaux translucides, on voit que la majorité des poissons nagent désespérément à contrecourant. Les poissons aussi connaissent l’angoisse du transport.

Ensuite, jusqu’à ce qu’ils acquièrent la capacité à vivre en eau salée (la smoltification), les juvéniles grandissent en eau douce dans des bassins ou des canaux installés sur des rivières. En éclairage naturel, 18 mois s’écoulent entre la naissance et la smoltification, qui a lieu au printemps. Avec des lampes, on peut créer un été artificiel en hiver et accélérer la croissance des juvéniles, qui deviennent des smolts au bout d’un an seulement, en automne. On étale ainsi la production de saumons sur toute l’année.

L’engraissement, enfin, se déroule en mer et dure entre 12 et 18 mois. Les jeunes smolts sont entassés dans des cages rectangulaires de 25 × 25 × 33 m, ou circulaires de même profondeur. Chacune de ces cages contient 50 000 saumons, ce qui laisse à chacun de ces poissons voyageurs l’équivalent d’une demi-baignoire d’eau d’espace. Les courants marins leur permettent de nager un peu, en faisant du sur place – juste de quoi développer leur musculature. Les élevages de truites sont plus concentrationnaires encore.

Les employé.e.s ne perçoivent qu’une masse qui réagit au moment des repas, et n’ont de contact qu’avec les individus morts : chaque matin une pompe fait remonter les cadavres tombés au fond des cages.

Les saumons sont en effet soumis à un stress intense. La promiscuité favorise le développement des poux de mer, des crustacés parasites qui dévorent leur peau et aspirent leur sang. Les plaies ouvertes par les poux favorisent les infections virales et bactériennes, comme celles qui ont décimé les élevages chiliens à la fin des années 2000. Il n’est pas rare de voir des saumons renoncer à vivre : ils cessent de s’alimenter, de bouger, se laissent mourir. À l’autopsie, on trouve les marqueurs biologiques d’une dépression sévère: taux de cortisol (l’hormone du stress) très élevé et circuits sérotoninergiques déréglés.

L’élevage des tilapias

Ce n’est qu’au cours de la deuxième moitié du XXe siècle qu’a été inventé l’élevage moderne des tilapias, fondé sur une compréhension fine de leur physiologie et sur une sélection génétique rigoureuse. Ce poisson a les qualités requises pour un élevage de masse : il a une chair ferme, blanche et neutre (donc adaptée à tous les gouts). Il tolère par ailleurs une forte densité, est très résistant, atteint en 200 jours son poids commercial et, comme les cochons, peut manger de tout.

Son seul défaut : les femelles sont des « mères poules », qui couvent leurs oeufs dans leur bouche et qui, après l’éclosion, hébergent également les alevins dans leur bouche. Pendant ce temps, elles ne mangent pas et perdent du poids. Elles pondent peu, mais la mortalité infantile est faible chez les alevins, qui deviennent de nouvelles bouches à nourrir.

Seuls les mâles, plus rentables, sont utilisés en élevage intensif. La méthode la plus répandue consiste à traiter les alevins à la testostérone pour qu’ils deviennent tous des mâles. Une autre méthode consiste à produire des « supermâles », des pères au profil génétique si particulier qu’ils n’ont pour descendants que des mâles. Ces mâles, produits en masse, sont vendus aux éleveurs.

L’élevage de tilapias est, avec l’élevage des crevettes, le plus intensif des élevages : la densité atteint couramment 150 kg par m3, soit 3 litres par poisson de 500 grammes ! Les images sont invraisemblables, une masse grouillante de bulles, d’eau et de poissons, le bruit omniprésent des machines, des tilapias serrés comme des sardines, une eau marécageuse, et pour cause: malgré le filtrage, les tilapias nagent et respirent littéralement dans leurs déjections.

On en a produit 3,7 millions de tonnes en 2014, soit une dizaine de milliards d’individus.

Comment nourrir les poissons d’élevage?

La plupart des espèces élevées se contentent de végétaux. Les salmonidés, en revanche, sont carnivores et dépendent ainsi de la pêche minotière (pêche de petits poissons pour fabriquer de la farine et de l’huile de poisson). Tandis que la pêche minotière stagnait, l’élevage se développait: on a alors substitué une part de plus en plus grande de farine de poisson pêché par de la farine de déchets de découpe de poisson et par des farines d’oléagineux (soja exclu, car les saumons et les truites le supportent mal). Le facteur limitant est l’huile de poisson, qu’on ne peut que partiellement remplacer par de l’huile végétale. À l’heure actuelle, il faut en moyenne 0,7 kg de poisson pêché (hors huile) pour faire 1 kg de saumon maigre et 1,3 kg d’huile de poisson pour faire 1 kg d’huile de saumon.

La pêche minotière pose un problème éthique supplémentaire: les poissons « de fourrage » étant très petits, il faut par exemple sacrifier des centaines d’anchois du Pérou pour nourrir un seul saumon d’élevage.

L’abattage

Une fois la taille commerciale atteinte (environ 3,5 kg pour les saumons, 500 à 800 g pour les tilapias), les poissons sont préparés pour l’abattage. Pour vider leurs entrailles, on les fait jeuner une dizaine de jours. Au désagrément de la faim s’ajoute l’angoisse: toute leur vie la nourriture est tombée du ciel à heure fixe, son absence bouleverse leur univers.

Il n’est pas rare de voir des saumons renoncer à vivre: ils cessent de s’alimenter, de bouger, se laissent mourir.

Au jour fatidique, soit les bassins sont simplement vidés, soit les poissons sont récoltés avec un filet ou avec une pompe (après avoir été poussés dans un coin de la cage). À travers les tuyaux translucides, on voit que la majorité des poissons nagent désespérément à contrecourant. Les poissons aussi connaissent l’angoisse du transport.

La plupart des poissons d’élevage sont tués comme les poissons pêchés : par asphyxie. Parfois on les plonge dans la glace, ce qui, dans le cas des salmonidés, prolonge leur agonie et augmente leur stress. L’asphyxie sur glace est la méthode d’abattage la plus courante des truites.

Source: rapport de la FAO (2016) : La situation mondiale des pêches et de l’aquaculture.

La Norvège fait figure d’exception : sa législation impose l’étourdissement préalable, par percussion mécanique ou électrocution (la plus utilisée). Dans ce cas, le tuyau débouche sur un abattoir, qui peut être sur la terre ferme (auquel cas le voyage en tuyau peut être très long), ou, pour les élevages offshores, sur un bateau qui s’arrime à l’élevage. Dès leur sortie du tuyau, les poissons désorientés plongent directement dans le bain électrique, qui les assomme et déclenche une crise convulsive. Une pelle grillagée ramasse les corps et les dépose sur un tapis roulant. Une fois les convulsions passées, les tueurs plongent leurs couteaux dans les branchies pour sectionner les artères branchiales afférentes. C’est la saignée qui entraine un arrêt cardiaque et la mort.

Quand les poissons sont simplement asphyxiés, leur agonie peut durer plus de 10 minutes et certains sont encore conscients au moment de la découpe.

Vers une considération morale des animaux aquatiques

L’aquaculture connait une croissance plus rapide que l’élevage d’animaux terrestres et, même sans compter les crevettes, elle concerne davantage d’individus. Il nous faut trouver les moyens de contrecarrer son expansion. L’association suisse Pour l’Égalité Animale travaille actuellement sur une campagne internationale au sujet des animaux aquatiques. Le défi est de taille : il s’agit d’amorcer un débat mondial sur l’une des questions morales les plus importantes de notre époque, du fait du nombre incommensurable d’individus sentients concernés. Mais comme le rappelle PEA : si nous ne leur prêtons pas notre voix, qui les entendra? Et si nous n’agissons pas aujourd’hui, quand agirons-nous?

Bibliographie

  • EFSA, « Species-specific welfare aspects of the mainsystems of stunning and killing of farmed Atlantic Salmon : Species specific welfare aspects of the main systems of stunning and killing of farmed Atlantic Salmon », EFSA Journal, vol. 7, no 4, 2009, p. 1011-1012.
  • M. E. Lien, Becoming salmon: aquaculture and the domestication of a fish, Oakland, California, University of California Press, 2015.
  • J. S. Lucas et P. C. Southgate (dir.), Aquaculture: farming aquatic animals and plants, Oxford, Wiley-Blackwell, 2012, 2e éd.
  • A. Mood et P. Brook, Estimating the Number of Farmed Fish Killed in Global Aquaculture Each Year, 2012.
  • M. A. Vindas et al., « Brain serotonergic activation in growthstunted farmed salmon : adaption versus pathology », Royal Society Open Science, vol. 3, no 5, 2016.