Ici, au sanctuaire VINE, un paon qu’on a surnommé Rocky prend un malin plaisir à exhiber les plumes flamboyantes de sa queue à Sharkey, le coq.

Bien entendu, il est impossible de connaître ce qui motive réellement ce geste, mais Rocky semble courtiser ou, du moins, essayer d’attirer l’attention de Sharkey — et ce n’est évidemment pas pour se reproduire. Le discours spéciste place la reproduction au cœur de tous les comportements des animaux, réduisant ainsi ces derniers à des automates sans conscience dont l’unique but serait de passer leurs gènes à la prochaine génération. Cette conception malencontreusement «reprocentrique» de la nature joue un rôle important dans la subordination des personnes LGBTQ et des animaux non humains.

Bruce Bagemihl, biologiste et linguiste à l’Université de la Colombie-Britannique, suggère que nous percevions, chez les animaux non humains de même sexe, l’affection et les parades nuptiales comme une «exubérance biologique» — un effet secondaire de l’énergie libérée chaque jour par le soleil. Lorsque deux vautours fauves mâles prennent leur essor dans ce qu’on appelle un vol en tandem, remontant les courants thermiques l’un au-dessus de l’autre, ils témoignent de cette abondance de créativité et d’énergie qui caractérise la vie.

J’envisage le style de la même manière. Lorsque, par pur plaisir, nous repeignons nos murs de jolies couleurs, ou lorsque nous nous ornons de parfums et de parures brillantes pour le plaisir d’être admiré, nous manifestons notre propre générosité animale, dans toute sa créativité gratuite et superflue.

Bon, tout cela est bien joli, mais considérez ceci: le seul perroquet indigène de l’est de l’Amérique du Nord, la Conure de Caroline (dite également Conure à tête jaune), s’est éteinte en raison de la trop grande pression exercée par les consommateurs pour obtenir ses plumes colorées, alors à la mode pour décorer les chapeaux. Remplacer ces plumes par une option végane ne réglerait pas tous les problèmes de la «face sombre du style», qui émergent lorsque nos pulsions animales pour la beauté, le plaisir et la communion s’expriment dans un contexte élitiste et capitaliste.

C’est avec le bétail en captivité que le capitalisme a vu le jour, puisque le capital initial était constitué des têtes (capita) de troupeau. Les rouages de ce système économique, intrinsèquement toxique, impliquent que de plus en plus de consommateurs achètent de plus en plus de choses. Cela détruit bien évidemment la planète, dont dépend l’ensemble des animaux. Pour faire fonctionner l’économie, le capitalisme fait la promotion du style. Les publicitaires parviennent à convaincre les gens que s’apprêter est indispensable et que leur statut social passe par l’étalage de leur style d’achat.

En tant qu’animaux sociaux, il n’est pas rare que nous fassions appel au style pour afficher notre appartenance à un groupe.

Le style n’est plus seulement un moyen d’expression: c’est aussi un marqueur de l’identification communautaire. En tant qu’animaux sociaux, il n’est pas rare que nous fassions appel au style pour afficher notre appartenance à un groupe. Cela peut paraître inoffensif, voire courageux, comme lorsqu’une personne choisit d’afficher son appartenance à un groupe stigmatisé plutôt que de la cacher, mais le style en tant que marqueur d’adhésion est souvent teinté par l’esprit de chapelle ou la vanité. Et lorsque le groupe en question a un statut social privilégié, le style sert davantage à exclure qu’à inclure.

On voit alors se préciser les deux facettes du style: d’un côté, nourri de joie, le style s’épanouit dans la pure beauté du geste. De l’autre, c’est le danger d’une marchandise vide qui nous guette, surtout si le style devient symbole d’appartenance à une élite.

Cette tension s’amplifie lorsque l’on se penche sur la question du style végane.

Alors que de plus en plus d’entreprises — petites ou grandes — courtisent la clientèle végane, j’en suis venue à m’interroger sur ce que je nomme «le véganisme de consommation» — une manière d’être végane qui tend à fétichiser les produits véganes, qu’il s’agisse de nourriture, de vêtements ou d’accessoires. Je suis également préoccupée par l’idée sous-jacente que le véganisme serait une identité plutôt qu’une pratique. Ces inquiétudes se confirment lorsque je pense aux gens qui achètent des produits coûteux pour afficher leur identité végane.

D’un autre côté, j’aime voir des gens issus de différentes communautés de style parvenir non seulement à «véganiser» leur garde-robe et leur maison, mais aussi à promouvoir autour d’eux les joies qu’apporte un mode de vie végane. Je suis également sensible aux efforts mis en œuvre pour démontrer que le véganisme «total» (j’entends par là le rejet de tous produits issus de l’exploitation d’animaux, qu’ils soient humains ou non humains, ainsi qu’un engagement à réduire ses déchets, à réutiliser et à recycler) peut aller de pair avec une beauté communicative.

Prenons donc exemple sur l’exubérance et la générosité dont Rocky fait preuve lorsqu’il déploie ses plumes au monde entier. Voilà, pour moi, un véritable style végane.