Ce n’est pas moi, c’est le pape qui le dit : « Il est contraire à la dignité humaine de faire souffrir inutilement les animaux et de gaspiller leurs vies ». Et ce n’est pas rien. Car, comme le rappelle Renan Larue (Le végétarisme et ses ennemis, PUF, 2015), historiquement, l’Église catholique n’a guère brillé pour sa considération morale envers les animaux. En citant cet extrait du catéchisme dans son Encyclique, le pape François confirme ce que l’on constate depuis quelques années. La cause animale est en train de prendre du galon et de la graine.

D’ailleurs, le véganisme s’installe de plus en plus souvent sur le bout de la langue. On en parle. Pas une semaine sans qu’un média grand public aborde le sujet. On y prend goût. À Montréal, les restaurants véganes poussent comme des champignons et les meilleurs chefs imaginent une cuisine sans cruauté. On milite, bien sûr. En France, les Vegan Place réinventent l’activisme de terrain  au Canada et ailleurs, des idées se propagent, on débat, on explique, et on se prête des livres. Car on publie, aussi. Les lecteurs véganes et francophones n’ont jamais eu autant d’essais et de livres de cuisine à leur disposition. Désormais, ils ont même un magazine.

Mais est-ce bien raisonnable de citer le pape dans un magazine végane ? N’est-ce pas tendre une perche – et la joue gauche – à tous ceux qui ne voient dans ce mouvement qu’une secte à la mode ? Il faut dire que les changements de comportements alimentaires encouragent la métaphore religieuse : la révélation de la souffrance animale entraîne une conversion au véganisme qui fera de vous un prosélyte. Le véganisme serait donc une nouvelle religion et les véganes ses apôtres pleins de zèle.

No vegan diet, no vegan power

Tout le monde en conviendra, l’argument ne pisse pas loin. Il s’agit d’un ad hominem caractérisé : dénigrer le messager pour mieux ignorer le message. Mais pourquoi tant de haine ? Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le végétarien ou le végane démontre par sa seule présence qu’on peut vivre – et même mieux et plus longtemps selon les dernières études – sans consommer de produits animaux. Or, pour tous ceux qui aiment les animaux tout autant que leur steak, ce n’est pas forcément une bonne nouvelle.

Car il devient d’autant plus difficile de s’en remettre à l’argument de la nécessité (« j’ai besoin de protéines animales »). Comment, dès lors, continuer à manger son steak si l’on est un tant soit peu sensible aux arguments en éthique animale ou environnementale ? La végéphobie permet ainsi d’atténuer ce que les psychologues nomment une dissonance cognitive en se rassurant à bon compte. Consommer des animaux n’est peut-être pas nécessaire ; mais c’est au moins combattre un dangereux mouvement sectaire.

Cela dit, on n’est pas non plus obligé de le prendre mal, cet adjectif de sectaire. Si l’on tient vraiment à la métaphore religieuse, on doit bien admettre que le véganisme est hérétique : il est contre — versus en latin — l’orthodoxie carniste. Alors, pourquoi pas une secte, mais une secte sans secret ni gourou, une secte sympa et créative qui veut changer la perception morale et le contenu du frigo. N’est-ce pas ce que, dans les journaux de gauche, on appelait jadis une contre-culture ?

Une chose est sûre : le véganisme n’est pas un superpouvoir. Il ne vous rend pas instantanément conscient de tous vos privilèges. Et il ne nous immunise pas contre les jugements hâtifs, mal informés ou sans nuances. Faut-il le rappeler, les véganes n’ont pas le monopole du juste et du bien. Certains pêchent-ils par intransigeance ? Sans aucun doute. D’autres cherchent-ils la pureté individuelle au détriment de l’efficacité ? C’est certain. C’est comme ça : toute norme morale peut engendrer son propre fétichisme de la règle. Et ce n’est pas la vegan police du cultissime Scott Pilgrim vs the World qui me contredira : « No vegan diet, no vegan power. »

Une contre-culture à inventer

Tout ça pour dire qu’à Versus, si nous militons contre le carnisme, nous ne sommes pas contre les carnistes. Ou alors, c’est que nous sommes tout contre eux, nos amis, nos frères et nos sœurs. Comme le rappelle la philosophe Carol J. Adams dans l’entrevue que nous publions, il ne faudrait pas oublier que nous avons déjà mangé de la viande et que ceux qui le font encore n’ont peut-être tout simplement pas achevé un processus. À Versus, nous voulons donc accompagner la contre-culture végane de manière ouverte, inclusive, et la plus respectueuse possible des personnes.

Pour ce second numéro, le magazine s’est doté d’une équipe élargie (merci à tous !) et d’un début de structure osseuse. Disons d’un cartilage. En plus du dossier sur la mode végane piloté par Élise Desaulniers, on y découvrira de nouvelles rubriques : cuisine (spécial brunch avec Marie Laforêt), sciences, éthique animale, arts visuels, livres, bédé et vermine (oui, oui). On y lira des correspondants du monde entier, de Shanghai à Berlin et de Tel-Aviv à Quito en passant par Bâle ou Sao Paulo. On fera connaissance avec nos trois éditorialistes : Brigitte Gothière de L214, pattrice jones de VINE Sanctuary, et Sue Donaldson, la coauteure de Zoopolis. Pour le reste, le numéro a les qualités et les défauts de sa jeunesse, avec beaucoup d’enthousiasme, pas mal de couleurs, et juste ce qu’il faut de sectarisme.

Alors, une secte d’avenir, le véganisme ? Pas besoin de superpouvoirs pour deviner que c’est un mouvement qui est là pour rester. À Versus, nous voulons modestement contribuer à cette éclosion de talents, à ce passionnant bouillonnement d’idées. Et pour y parvenir, nous tâcherons de suivre le conseil du philosophe David Olivier – en entrevue dans ce numéro – en saisissant l’occasion de « refonder le progressisme sur la culture du débat ».

Le véganisme n’est pas une forteresse à défendre. C’est plutôt un élan pour repousser des frontières. C’est la volonté politique et morale d’inclure davantage d’êtres sensibles dans le cercle de nos préoccupations. Qui peut vraiment dire quel sera l’avenir du véganisme ? Pas même le pape. Et c’est tant pis ou c’est tant mieux. Mais ce qui est certain, c’est que le véganisme sera surtout ce que, collectivement, nous en ferons.