En Argentine, il y a quelques mois, une foule de touristes, sur une plage, ont sorti deux jeunes dauphins de l’eau et les ont fait circuler de personne à personne pour les toucher et les prendre en photo. Beaucoup en ont profité pour faire un selfie avec un dauphin, peut-être comme un souvenir, mais aussi, vraisemblablement, pour partager ces photos sur les médias sociaux.

Les dauphins ne peuvent pas vivre très longtemps en dehors de l’eau. L’un d’eux est mort. Bien sûr, quiconque se porte à la défense des animaux est horrifié par cet événement. Personnellement, je suis incapable d’arrêter de penser à ce pauvre dauphin, de m’imaginer comment il se sentait, circulant de mains en mains parmi des mammifères terrestres, en train de mourir de déshydratation tandis que la foule d’assassins inconscients se réjouissait et applaudissait.

Mais sommes-nous vraiment si différents de ces gens? Ne nous arrive-t-il pas, à nous aussi, d’être si préoccupés par notre plaisir ou notre vanité que nous laissons ces considérations futiles éclipser les besoins vitaux d’animaux non humains? À la suite de cet événement malheureux1, plusieurs reproches se portèrent sur l’égocentrisme de ces gens qui étaient si déterminés à prendre des photos d’eux-mêmes qu’ils n’ont pas remarqué que le dauphin était mourant. Le narcissisme, au sens d’une admiration de sa propre image combinée à une absence radicale d’empathie pour les autres, semble bien, dans ce cas, justifier notre colère. Et que ce dauphin soit mort pour un selfie révèle sans doute quelque chose de très important sur la culture actuelle.

Mais ce sont d’autres questions qui m’intéressent: Pourquoi souhaitaient-ils tant prendre des selfies avec un dauphin? Quelle émotion ont-ils ressenti lorsque le dauphin est mort? Quelles leçons pouvons-nous en tirer?

Comme les deux dauphins, la plupart des mammifères terrestres qui se trouvaient sur la plage étaient des jeunes. Sur les photos, les visages des enfants sont illuminés par l’enthousiasme.

Quand j’étais moi-même enfant, vers l’âge de neuf ans, j’avais une tortue nommée Timothy. Je ne me rappelle pas le jour exact où Timothy est venu vivre dans notre arrière-cour, mais je dois l’avoir ramené à la maison après l’avoir trouvé dans un ruisseau à proximité. Comme les adultes sur cette plage, personne ne m’a dit d’aller le remettre où je l’avais pris. L’été a cédé le pas à l’automne, Timothy a disparu, et les adultes m’ont assuré qu’il devait s’être creusé un trou pour hiberner.

Il doit avoir essayé. Le printemps suivant, j’ai trouvé sa carapace, avec son corps desséché à l’intérieur, à moitié enfoui sous un prunier stérile. Je ne l’ai dit à personne. Je ne voulais pas être consolée. Je savais que c’était de ma faute. Ce que cette histoire nous apprend? J’aimais cette tortue de tout mon coeur. Et je l’ai tuée. Les deux choses sont vraies.

Je ne l’ai dit à personne. Je ne voulais pas être consolée. Je savais que c’était de ma faute.

Revenons donc à cette plage en Argentine: pourquoi ces gens souhaitaient-ils tant prendre des selfies avec un dauphin? Était-ce simplement pour avoir une photo à partager sur les médias sociaux ou bien y avait-il quelque chose de plus? Qu’est-ce qui était en jeu lorsqu’ils se pressaient autour du dauphin en tendant leurs mains dans l’espoir d’établir un contact?

Encore une fois, sommes-nous si différents des gens sur cette plage?

Un jour, j’ai assisté à une conférence sur les droits des animaux en compagnie d’une chienne, Babe. Comme la plupart d’entre nous, Babe n’aimait pas être touchée par des étrangers. Dans cette foule de véganes, Babe est devenue de plus en plus inconfortable alors que les uns et les autres la touchaient ou essayaient de la caresser. Son langage corporel exprimait clairement ses préférences. Elle se dégageait, baissait la tête, et se collait sur son compagnon humain pour avoir sa protection. Son compagnon humain n’avait de cesse de répéter des choses comme: «Babe ne semble pas vouloir qu’on la touche.» Coincés dans leur certitude d’être, d’une manière ou d’une autre, spéciaux, ou peut-être trop absorbés par leurs propres désirs, ces défenseurs des animaux ont continué. À tel point que Babe et son compagnon humain ont dû quitter l’endroit pour qu’elle puisse avoir la paix.

Au sanctuaire VINE dans le Vermont, nous n’organisons pas de visites du public. Nous devons d’ailleurs régulièrement répondre à des plaintes de véganes qui ont pris l’habitude de considérer les sanctuaires comme des zoos où l’on peut approcher les animaux. L’an dernier, dans un sanctuaire aux États-Unis, des centaines de visiteurs ont assisté à un événement pour l’Action de grâce, assis sur des balles de foin disposées autour d’une dinde pour contempler le spectacle de l’oiseau recevant sa nourriture. Un autre sanctuaire a amené des dindes à un festival végane où, de façon prévisible, elles sont devenues épuisées et stressées.

Nous nous sentons tellement déconnectés de la nature que nous avons besoin de nous rapprocher des animaux non humains. Nous désirons, profondément sinon désespérément, établir une connexion avec eux. Ce souhait est sain, mais ça ne va plus lorsqu’il prend le dessus sur notre empathie ou sur les désirs des animaux.

Tel est donc notre défi, comme l’illustre la tragédie survenue sur cette plage: comment pouvons-nous puiser dans cette envie saine d’établir des relations plus étroites avec les animaux non humains pour véritablement les respecter?

Au sanctuaire VINE, nous proposons aux personnes qui voudraient venir comme touristes d’être bénévoles une journée, afin de vraiment participer à notre communauté multiespèce plutôt que de simplement venir observer les animaux. Nous tentons pour l’heure de comprendre comment utiliser cet élan qui conduit les gens à garder des poules dans leur arrière-cour afin de le réorienter vers des activités telles que la réadaptation de la faune ou la création de refuges pour les oiseaux sauvages. Comment travailler avec ces pulsions de manière positive, plutôt que de toujours lutter contre ces envies qui poussent les gens à nuire aux animaux par inadvertance, parce qu’ils les apprécient ou souhaitent s’en rapprocher?

1 Depuis l’écriture de cet éditorial, on a plus de détails sur l’événement. Il semblerait qu’il n’y avait qu’un seul dauphin et qu’il était déjà mort au moment des selfies.