Lorsqu’on parle d’exploitation animale, on pense d’abord aux industries de la viande, du lait et des oeufs. On songe à la souffrance des mutilations sans anesthésie, au supplice des stalles de gestation, des cages pour poules et des enclos pour veaux, à l’étouffement dans les camions de transport et à la fin tragique de tous ces animaux à l’abattoir.

On pense moins, il faut bien l’admettre, aux moutons1 dont la laine est tondue pour faire des vêtements. On s’imagine facilement qu’il s’agit d’un procédé relativement inoffensif, semblable à celui de couper des cheveux. J’ai moi-même longtemps pensé ainsi. Alors que la fourrure et le cuir trahissent par eux-mêmes l’abattage d’animaux, il ne semble pas y avoir de sang versé dans la fabrication de laine. Si tel est le cas, que devrait en penser un végane ? Est-ce une exploitation animale comme une autre ou est-ce plutôt une forme de coopération mutuellement avantageuse ?

Une réalité peu confortable

En réalité, il est tout simplement faux de penser qu’il n’y a pas de violence dans la production de laine. Tout d’abord, il n’existe ni maison de retraite ni mort naturelle pour les vieux moutons : comme dans les autres systèmes d’exploitation animale, ils sont envoyés à l’abattoir à compter d’un certain âge et on transforme leur corps en viande de mouton. Peu importe le type de ferme, la fin de leur vie est toujours aussi abrupte. Et c’est le cas pour plus de 500 millions de moutons par année à travers le monde. L’industrie de la laine est bien une partie intégrante de l’industrie de la viande.

Les pratiques, quant à elles, peuvent différer d’un endroit à l’autre, mais elles occasionnent toujours de grandes souffrances. L’une des plus dénoncées consiste à couper une partie du postérieur des moutons pour éviter que des nids d’insectes et des parasites s’y installent… Oui, la peau et la chair sont littéralement écorchées à vif lors de cette technique assez courante (du moins en Australie) que l’on appelle, en anglais, le « mulesing ». Les éleveurs justifient leur pratique en prétendant qu’elle permet de prévenir les infections qui seraient très dangereuses pour ces animaux, mais ils omettent de mentionner que ce sont d’abord les conditions d’élevage insalubres qui favorisent ces infections.

En effet, l’élevage industriel existe aussi dans la production de laine. Les agneaux se font couper la queue et les mâles se font souvent castrer sans anesthésie. À l’âge adulte, ils sont entassés dans des enclos où ils n’ont que très peu de liberté de mouvement et où ils vivront une vie stressante et déprimante. Il n’est pas rare que certains meurent de maladies ou de malnutrition.

Il faut aussi savoir que les races modernes de moutons d’élevage ne sont plus adaptées à leur environnement comme le sont les races sauvages, qui produisent juste assez de pelage pour se protéger du vent froid et de l’hiver. Ce mécanisme naturel serait bien insuffisant pour être exploitable commercialement. Ainsi, la sélection artificielle a favorisé les moutons produisant le plus de laine possible, ce qui fait que, de nos jours, leur toison pousse continuellement et doit être tondue. Lorsque c’est fait un peu trop tard, certains moutons souffrent de chaleur et en meurent parfois, alors que si c’est fait trop tôt, ils deviennent plus sensibles au froid. Leur peau compte également plus de replis, pour qu’il yait encore plus de laine, mais cela implique que sila tonte est faite trop rapidement, elle peut causer des blessures. Comme les employés sont payés à la quantité de laine qu’ils tondent et non à l’heure, ils ont tendance à aller trop vite. Enfin, il arrive que des moutons n’aient pas envie de se laisser approcher par un humain muni d’un rasoir, de sorte qu’il faut souvent forcer l’animal à rester immobile, ce qui augmente gravement son stress.

Et la laine recyclée, c’est végane ?

Comme on le voit, la laine n’est pas toute rose et il y a de bonnes raisons de boycotter de manière définitive sa consommation si on a un tant soit peu à coeur le bien-être animal. Du moins, il faut cesser d’encourager et de banaliser sa production, si violente alors que tant d’options véganes existent. Mais qu’en est-il de la laine recyclée ? Si on achète des vêtements d’occasion ou s’il s’agit de laine récupérée qui n’a pas fait augmenter la demande, est-ce différent ?

Pour qui définit le véganisme par le simple boycottage de produits animaux, il semble que la laine même recyclée pose problème, car il s’agit encore d’un produit animal. Je crois cependant que c’est là une définition assez pauvre du véganisme: uniquement axée sur l’effort individuel, elle court le risque d’en faire une recherche de pureté personnelle. L’essentiel devrait plutôt être le message politique: l’exploitation animale traite des êtres vulnérables comme de simples marchandises ou de simples machines. Autrement dit, l’objectif du véganisme n’est pas d’atteindre la perfection pour soi, mais de propager l’idée que les animaux doivent être respectés comme des individus ayant le droit de mener leur vie sans être assujettis à l’oppression humaine. L’essentiel n’est pas de changer notre mode de vie, mais de changer la société en tant que telle afin qu’elle respecte réellement les animaux.

La sélection artificielle a favorisé les moutons produisant le plus de laine possible, ce qui fait que, de nos jours, leur toison pousse continuellement et doit être tondue.

Ainsi, je crois qu’il faut poser les questions suivantes: est-ce que tel comportement encourage notre société à prendre plus au sérieux le sort des animaux ? Est-ce qu’il réussit à sensibiliser autrui et à aider les animaux ?

D’un côté, utiliser de la laine recyclée ne contribue pas directement à la demande en produits animaux. Cela ne subventionne pas l’industrie elle-même, et donc n’entraîne pas davantage de souffrance et de morts. Peut-être même que donner nos vêtements de laine à certaines personnes pourrait réduire un peu la souffrance si ces personnes avaient l’intention d’acheter des vêtements neufs contenant de la laine.

D’un autre côté, même si un produit animal ne contribue plus à l’exploitation de manière directe, il peut le faire de manière indirecte : en encourageant une norme sociale — en l’occurrence, celle qui voit dans la laine un produit qui a tout à fait sa place dans nos garde-robes. Les consommateurs ne se sentent pas remis en question parce qu’ils ne perçoivent pas de différence entre la laine recyclée et la laine achetée.

Dès lors, comment trancher ? Est-ce que porter de la laine contribue réellement à banaliser la violence commise envers les moutons ? Ce n’est pas si évident, surtout que la plupart des gens ne s’en soucient pas et ne sont pas toujours au courant qu’ils portent de la laine (ce qui est moins le cas avec la fourrure, par exemple). Je pense, encore une fois, que l’essentiel est de ne pas se laisser distraire de l’objectif politique. Sans doute, le plus important n’est pas de s’acharner sur ce que l’on porte, mais de chercher un moyen de dénoncer l’exploitation animale en général, que ce soit pour les vêtements, la nourriture, le divertissement ou toute autre activité. Plutôt que de condamner les gens ou leurs gestes individuels, souvent bien plus mal informés que mal intentionnés, il vaut mieux essayer de les convaincre de l’injustice commise envers tous les animaux. Et c’est là que l’on doit investir nos énergies. Oui, il est important de parler de la violence inhérente à la production de la laine, mais il faut surtout rappeler qu’elle n’est pas différente des autres formes d’exploitation animale.

Comment pourrait-on respecter les moutons ?

Même les fermes qui prétendent respecter les moutons continuent de les envoyer à l’abattoir et de leur causer des souffrances. Mais si les moutons étaient traités de manière réellement respectueuse, est-ce qu’il serait encore condamnable de porter de la laine ? Une société végane devrait-elle à tout jamais bannir ce produit animal ? Voilà une question fascinante et complexe qui occupe de plus en plus l’intérêt des chercheurs et chercheuses en éthique animale. Pendant longtemps, les abolitionnistes ont considéré que toute utilisation d’animaux était intrinsèquement immorale, mais le livre Zoopolis, publié en 2011 par Sue Donaldson et Will Kymlicka, a jeté une nouvelle lumière sur ce problème. Après tout, dans le cas humain il existe une distinction entre le travail et l’exploitation. Peut-on penser cette même distinction pour les animaux, c’est-à-dire imaginer une forme de collaboration soumise à des critères antispécistes qui autoriserait l’usage de certains produits animaux comme la laine ?

Il est tout simplement faux de penser qu’il n’y a pas de violence dans la production de laine.

Il faudrait, premièrement, cesser de considérer les moutons seulement pour leur laine, et plutôt les voir comme des individus à part entière, c’est-à-dire des êtres qui ont une valeur même s’ils ne nous apportent rien. Ces individus ont été intégrés au sein de nos sociétés et ils en font aujourd’hui partie. Il faudrait alors leur laisser l’espace pour qu’ils puissent rester avec nous s’ils le désirent ou nous quitter pour vivre de manière indépendante si c’est ce qu’ils préfèrent. Si ces moutons semblent vouloir rester parmi nous, encore une fois il ne faudrait pas exiger d’eux qu’ils fournissent de la laine pour tirer profit de la vie en société. Ils seraient considérés comme des membres à part entière de nos communautés, avec les mêmes droits fondamentaux que les humains (dont le droit à la vie et à l’intégrité physique) et les mêmes bénéfices (couverture médicale, nourriture, logement, loisirs) selon leurs besoins. Ils auraient l’opportunité de développer les relations sociales qu’ils désirent, que ce soit avec des êtres humains, d’autres moutons ou d’autres espèces animales vivant dans nos communautés. C’est à ce moment là seulement, et sous toutes ces conditions, que l’on pourrait envisager de prendre de leur laine. Encore faudrait-il qu’ils n’en souffrent pas, ce qui impliquerait que ce ne serait sans doute plus les mêmes races que celles d’aujourd’hui. Enfin, s’ils manifestent des signes que la tonte leur déplaît, il faudrait aussi respecter leur volonté sans condition.

Est-ce une chose possible et réaliste ? Ce n’est pas certain: d’une part, le risque d’oppression et de souffrance est élevé, même dans un contexte de cohabitation qui se veut égalitaire, et d’autre part, les solutions de remplacement à la laine sont abordables et intéressantes. Quoi qu’il en soit, ce dont je suis sûr, c’est que les moutons et les autres animaux à laine sont des individus sociables, charmants et joviaux qui gagnent à être connus pour qui ils sont, et non pas en fonction de ce qu’ils produisent. Et la laine est bien plus douce lorsqu’on la flatte sur l’animal qui la porte.

Suivre comme un mouton ?

On sait combien notre langage est marqué par des influences sexistes, racistes, hétérosexistes et capacitistes, que ce soit par les règles («le masculin l’emporte») ou des expressions (être une «femmelette» ou «efféminé», «avoir des couilles»), voire des injures («sale pute», «tapette»,« enculé », «idiot»). Cela ne concerne pas seulement les dominations intrahumaines, mais aussi la domination envers les animaux : «sale bête», «grosse vache», «cervelle d’oiseau», et j’en passe. En écrivant ce texte sur la laine et les animaux qui la produisent, j’ai été tenté de faire un jeu de mots pour inviter les lecteurs à ne pas suivre «comme un mouton» la mode et les normes sociales. Je me suis ensuite rendu compte que j’allais, malgré moi, utiliser une expression péjorative et spéciste : elle dépeint les moutons comme étant conformistes, peu intelligents, faibles, sans individualité et faits pour être guidés, voire dominés. Qu’ils aient tendance à suivre leur groupe ou non n’est pas la question : nous devrions préférer des formulations qui ne rabaissent pas autrui, et dans ce cas-ci, simplement parler de conformisme au lieu de « suivre comme un mouton ». Même si on rate l’occasion de faire un jeu de mots.

1. Cet article se concentre sur le cas des moutons, mais on retrouve plusieurs de ces problèmes éthiques chez les autres animaux dont on utilise la laine, comme le lama, l'alpaga, le chameau, le yack et les chèvres. Ainsi, le cas de la laine s'apparente à celui du mohair, du pashmînâ, du cachemire, du shahtoosh ou de la laine ultra-fine.