Parce qu’ils refusent de cautionner la souffrance animale, les véganes sont parfois victimes de mépris et d’attaques personnelles.

Mesure-t-on bien toutes les conséquences de ces petits dénigrements quotidiens? Il faut connaitre et nommer la végéphobie pour mieux l’éradiquer. «Et quand on est végane, est-ce qu’on a le droit de porter de la laine?» C’est la question qu’une connaissance me posait récemment. J’ai répondu de mon mieux (oui en théorie1, non en pratique) et je suis passé à autre chose. Toutefois, en y repensant un peu plus tard, j’ai réalisé que j’avais oublié de dire le plus important: ce n’est pas une question d’avoir le droit de faire ceci ou cela.

Les médias versent souvent dans le discours végéphobe. J’ai ressenti une légère irritation rétrospective. En formulant sa question en terme de droit, mon interlocuteur m’avait – malgré moi – claquemuré dans le stéréotype de l’ascète religieux. Il faisait semblant de ne pas comprendre. Je ne respecte pas des règles parce que je suis végane; c’est parce que je crois en certains principes que je suis végane. Mine de rien, mon interlocuteur évacuait d’emblée les raisons de mon véganisme. La bonne nouvelle, c’est qu’il y a un mot pour ça.

La végéphobie n’est pas encore dans le dictionnaire. Elle n’en est pas moins bien présente dans la vie de nombreux véganes et végétariens. Comme son nom le suggère, la végéphobie désigne le mépris ou les attaques dont sont victimes les personnes qui refusent de consommer des produits animaux pour des raisons morales.

La chose n’est pas nouvelle. Comme le rappelle Renan Larue dans Le végétarisme et ses ennemis : vingt- cinq siècles de débats2, dès l’Antiquité grecque, certains prenaient un malin plaisir à ridiculiser le régime sans viande des pythagoriciens. Le mot, quant à lui, apparaît en 2001 dans un tract à l’occasion de la première Veggie-Pride parisienne3.

«Tu ne veux pas manger Bambi, c’est ça?»

Les médias versent souvent dans le discours végéphobe. Ainsi, durant une année (2007), deux sociologues ont recensé tous les articles de journaux mentionnant le véganisme au Royaume-Uni4. Ils les ont ensuite codés en fonction de la nature des propos. Résultats: 5% des articles parlaient du véganisme en bien, 20% de façon neutre et 75% négativement. Autrement dit, l’image globale que les médias renvoient de ceux qui se préoccupent des animaux, c’est qu’éviter de causer une souffrance non nécessaire, c’est mal.

Les véganes n’ont malheureusement que trop l’habitude de se faire traiter de tous les noms: extrémistes, trop sensibles, orthorexiques, radicaux, brouteurs de luzerne, carencés, utopistes et bien sûr, sectaires. Avec le concept de végéphobie, on peut enfin rendre la politesse et mettre un mot sur toutes ces microagressions qui empoisonnent les relations sociales des végés.

Car la végéphobie cherche à se faire oublier. Elle aime à se parer des habits de l’humour: «tu veux pas manger Bambi, c’est ça?», «et la salade, elle souffre pas, t’es sûr?». Tous les moyens sont bons pour rappeler au végane qu’il défie les normes sociales («Allez, pour une fois, prend-en juste un tout petit morceau») ou qu’il s’impose une ascèse alimentaire («c’est tellement bon: tu ne sais pas ce que tu rates»).

La végéphobie, c’est aussi ta mère qui s’inquiète pour ta santé. C’est ton médecin qui te fait comprendre que végétarien ça va, mais végane alors là, non. La végéphobie, c’est les collègues qui choisissent toujours un resto de grillades et le regard suspect des parents d’élèves («imposent-ils leur extravagance à leurs enfants?»). C’est le flot continu des publicités qui vantent l’exploitation des animaux et l’amère impression de ne pas être bienvenu dans diverses institutions sociales.

Victimes de la végéphobie

La plupart du temps, ce qui anime le végéphobe, c’est son déni de la question éthique. Qu’il le reconnaisse ou non, c’est souvent sa propre conscience morale qui fait peur au végéphobe. Car, comme le remarque la philosophe Carol Adams, «beaucoup de gens trouvent les végétariens menaçants parce qu’une part d’eux-mêmes voudrait éviter la chair des animaux pour plusieurs raisons, mais une autre part ne veut pas arrêter de manger de la viande5». Le végéphobe fait des pieds et des mains, et beaucoup trop de mauvaises blagues pour oublier la souffrance animale.

Il n’en demeure pas moins que la végéphobie n’est pas acceptable. D’abord parce qu’il n’y a aucune raison de tolérer le mépris et le dénigrement en général. Pour beaucoup, le refus de manger des produits animaux constitue même une part importante de l’identité personnelle. En ridiculisant leurs valeurs morales, on porte atteinte de façon injustifiable à cette identité.

Ensuite, la végéphobie fait beaucoup de victimes indirectes. Les animaux. En effet, en participant de l’idéologie carniste, la végéphobie contribue à la pression sociale «antivégé». Si les véganes sont ces intégristes qui respectent des règles comme on respecte un dogme, alors peut-être qu’il vaut mieux reprendre du poulet. En fait, il est assez probable que de nombreuses personnes prêtes à abandonner la viande hésitent parce qu’elles ressentent confusément la végéphobie ambiante.

Plus triste encore, on oublie souvent que beaucoup de végétariens et de véganes jettent l’éponge. Selon une étude américaine publiée en décembre dernier, pour chaque végétarien ou végane «actif», il y en aurait cinq qui ont essayé pendant quelques mois, voire plusieurs années, avant de réintégrer les rangs omnivores6.

On peut comprendre qu’une personne qui cesse de consommer de la viande pour des raisons de santé revienne à ses moutons omnivores. Mais comment expliquer que ceux qui ont à cœur le bien-être animal ou l’environnement jettent l’éponge? Ce n’est tout de même pas parce qu’on a aboli les cages et les abattoirs ou parce que le réchauffement climatique est un problème réglé. Une explication possible? Ces personnes sont fatiguées du mépris diffus et de l’exclusion végéphobe.

Qu’elle soit grossière ou subtile, il faut donc dénoncer la végéphobie. Les végétariens et les véganes n’ont pas à faire semblant de trouver drôle la blague sur Bambi ou la salade qui souffre. Bien au contraire, nous pouvons être fiers d’avoir modifié nos habitudes pour des raisons morales. La végéphobie n’est jamais acceptable.

Car, quoi qu’on pense de la laine, il est certain qu’on a le droit de ne pas se laisser enfermer dans un stéréotype. On a le droit de se défendre. Les végéphobes sont prévenus: ils n’ont qu’à bien se tenir. J’ai un ami végane qui est aussi champion de jiujitsu. Et moi, j’ai déjà fait de la danse contemporaine.

1. Voir à ce sujet la théorie développée par Sue Donaldson et Will Kymlicka dans Zoopolis, Oxford University Press, 2011. En français, on peut lire l’introduction très complète d’Estiva Reus disponible en ligne (www.cahiers-antispecistes.org/spip.php?article429).

2. Publié au PUF en 2015.

3. Pour en savoir davantage, voir le livret La végéphobie ou le rejet du végétarisme pour les animaux disponible en ligne (www.vegmundo.com/wp-content/uploads/2011/07/la_vegephobie.pdf).

4. Matthew Cole et Karen Morgan, Vegaphobia: derogatory discourses of veganism and the reproduction of speciesism in UK national newspapers, British Journal of Sociology, vol. 62, no1, 2011, p.142.

5. Adams, C. (2001). Living among meat eaters. The vegetarian’s survival handbook. New York: Continuum, p. 82.

6. Humane Research Council, 2014, Study of Current and Former vegetarians and vegans (disponible en ligne sur humaneresearch.org).